Archive for the ‘Dossiers’ Category

En parcourant le Cosmopolitan du mois de septembre 2007, nous sommes tombés sur un encadré qui nous apprend un nouveau mot : la « flexogamie ». Après quelques recherches sur le net, nous découvrons qu’à défaut d’inventer un concept, ils ont inventé un mot, barbouillage savant pour décrire l’infidélité dans un couple et nous donnent une recette imparable pour tromper notre conjoint en 4 leçons :

1. Ne jamais planifier
2. Jamais avec un homme qu’on reverra
3. Jamais avec le meilleur ami de doudou
4. Ne jamais avouer

En gros, faites ça avec un inconnu dans le noir sans voir son visage, ça sera mieux pour le fantasme, sans oublier la cerise sur le gâteau : n’oubliez pas de mentir à votre conjoint, ça lui évitera de souffrir…

Si l’on doit donner une définition pour ce nouveau mot, la flexogamie : c’est une technique de tromperie par impulsion hormonale incontrôlée dont on n’est donc pas responsable.
Le moyen rêvé pour les hommes et les femmes infidèles de justifier leur actes.

Ce qui est étonnant, c’est qu’aujourd’hui, la promotion de l’infidélité fasse la Une des magazines féminins et que personne ne dise rien.

« c’est quoi être fidèle aujourd’hui ? » ( Cosmo sept 2007 ) , « sexy à deux, les secrets des amants merveilleux ( Isa juin2007 ), « test : quelle femme à hommes êtes-vous ? épouse, maîtresse, ex ? »( Isa Août2007), « vivre libre !!! amour, carrière, sexe : le guide de l’indépendance totale » ( Isa oct 2007),
« j’ai testé le club échangiste » (N°1 de Sensuelle).

Si avec tout ça, vous n’êtes pas bien préparé pour tromper votre chéri(e), nous n’aurons guère de difficulté à vous trouver encore d’autres articles sur la question.

Certains vont même jusqu’à prétendre que si un couple fonctionne de nos jours, c’est parce que chacun va de son côté. Puis, cette notion de prôner le mensonge pour ne pas faire souffrir, que doit-on en penser alors que la recette d’un couple épanoui est la communication ? Et que dire de l’image de la femme d’aujourd’hui, une vraie chasseresse à la recherche d’un mâle, quasiment une femelle en chaleurs. Mais pour qui est-on en train de nous faire passer ?

Maintenant un peu d’histoire, nos parents, nos grands-parents et nos arrière-grands-parents eux aussi ont connu l’infidélité dans leur couple à un moment ou un autre. Mais ils avaient au moins la décence de ne pas le crier sur tous les toits et de point faire souffrir leurs compagnons en les traînant publiquement dans la boue.
Il n’y avait pas non plus de manuel « comment tromper son mari ou sa femme ».

Nous finirons par une chose : « et l’amour dans tout ça ? », le plaisir charnel est quand même plus agréable quand on aime la personne ou n’est-ce plus qu’une utopie ?



Si la plupart des femmes apprennent dès leur plus jeune âge l’art d’éconduire en douceur un soupirant non-désiré, il en est certaines qui font de la méchanceté gratuite un fond de commerce et prennent grand plaisir à piétiner d’abondance l’amoureux transi.
Portrait de quelques garces ordinaires par un garçon qui a eu la malchance d’en croiser plusieurs sur son chemin…

I – Corvée de patates.

A l’époque où je faisais mon service militaire, il y avait dans notre contingent des volontaires féminines, dont une charmante demoiselle prénommée Nathalie.
C’était un joli petit moineau d’à peine 1m58 avec de grands yeux bleu azur qui lui mangeaient la moitié du visage, comme les héroïnes de mangas, et un sourire adorable qui lui creusait des fossettes sur les joues et le menton. Le genre de petit bouchon que mon assistante, solide jeune femme d’origine et d’anatomie germanique, appelle avec un brin de mépris un ‘gadget’ ( « vous, vous n’aimez que les gadgets ! » ).

Nous étions tous les deux sous-officiers, Nathalie et moi, et les hasards du planning faisaient que nous nous retrouvions souvent de service ensemble, en particulier pour les gardes de nuit. De longues heures à tuer que nous occupions à discuter de tout et de rien en vidant un thermos de café, si bien qu’au fil des nuits, nous avons naturellement sympathisé. Ma gavrochette au visage de poupée de porcelaine était en outre très drôle et vive d’esprit, et fort naturellement, j’en vins à éprouver pour elle plus que de la simple camaraderie. Ce que j’aimais par-dessus tout, je crois, c’était son rire, un rire de petite fille qui donnait irrésistiblement envie de la prendre dans mes bras, et j’avais de plus en plus de mal à m’en abstenir.

Evidemment, j’hésitais à m’avancer en terrain découvert, mais à bien y réfléchir, faire évoluer la situation vers une relation amoureuse ne me semblait pas impossible. Lors de nos longues conversations nocturnes, nous avions parfois évoqué des sujets très personnels et jamais je n’avais senti de sa part cette sorte de distance courtoise mais perceptible que les femmes savent mettre entre elles et un homme qui n’est pas le leur, manière de leur faire comprendre que si la fenêtre est ouverte, la porte, elle, demeurera fermée.
Les semaines passant, elle prenait toujours plus de place dans mes pensées, si bien qu’un jour, n’y tenant plus, je décidai de me jeter à l’eau.
C’était un dimanche après-midi, et nous étions une fois encore de service tandis que la plupart des permissionnaires étaient rentrés dans leur famille pour le week-end. Au milieu d’une partie de cartes sympathique mais languissante, j’ai retroussé mentalement mes manches et j’ai déclaré ma flamme à la jolie Nathalie.

Je n’avais volontairement rien préparé. Je voulais rester spontané et naturel, et surtout ne pas la noyer sous un flot de violons lourdingues, mais au contraire faire en sorte que ça paraisse une transition naturelle, joviale et complice comme l’était déjà notre relation.

Bien sûr, j’avais envisagé la possibilité d’un refus. Si elle n’avait jamais envoyé de signaux négatifs, elle n’avait jamais explicitement ouvert la porte non plus ; mais rien ne m’avait préparé à ce qui m’est tombé dessus ce jour-là.
Au fur et à mesure que je lui débitais mon petit laïus sur un ton à la fois tendre et léger, du moins je l’espérais, j’ai vu ses yeux s’agrandir de plus en plus et dans son regard, quelque chose d’impossible à décrire mais que de ma vie je n’oublierai jamais. A peu près le regard de l’héroïne d’un film d’épouvante au moment où elle découvre le monstre visqueux planqué derrière la porte de sa chambre.
S’il est des occasions où le regard d’une femme vous rend beau, celui-ci m’a fait me sentir laid, inconvenant, déplacé et indigne comme jamais. A vrai dire, j’ignorais même qu’on pût faire aussi mal avec les yeux.
Et c’est à ce moment-là qu’elle a enfin ouvert la bouche, et d’une voix tremblante d’indignation, de dégoût et d’autres choses que je n’essaie même pas d’imaginer, elle a dit : « Quoi ? Toi et moi… ensemble ? Non mais t’as vu ta gueule ?? »

Celui-là, je ne l’avais pas vu venir et il a fait mal. De la part d’une inconnue, c’est violent, mais venant de quelqu’un à qui on vient d’avouer ses tendres sentiments, c’est carrément inexprimable. J’ai eu l’impression d’avoir été frappé en plein visage et j’ai senti les larmes monter d’un coup ; je ne sais par quel miracle j’ai réussi à les retenir et à sauver le peu de dignité qu’il me restait. Puis je me suis levé et je suis parti, sans rien ajouter. Qu’aurais-je bien pu dire, de toute façon ?

Quelques heures plus tard, elle m’a fait parvenir un mot par l’intermédiaire d’une amie. En fait de mot, c’était un vrai acte d’accusation plutôt brouillon mais empli d’une colère palpable, d’où il ressortait que j’avais commis une sorte de sacrilège ou d’offense impardonnable en osant ne serait-ce qu’imaginer une relation amoureuse entre moi, vilain crapaud, et elle, jolie colombe. C’était donc elle la victime et moi le grossier et impudent personnage qui lui devais des excuses pour ce comportement inqualifiable.

Et comme j’étais toujours amoureux, malheureux et qu’elle m’avait de toute façon déjà tellement piétiné que je n’avais plus rien à perdre, c’est très exactement ce que j’ai fait. Je me suis platement excusé, je ne sais pas très bien de quoi. Mais il faut croire qu’on ne rampe jamais assez bas, puisque de ce jour, elle m’a définitivement ignoré jusqu’à la fin de notre année de service.

La veille de notre départ, au milieu des embrassades et des serments d’amitié éternelle que ceux qui ont servi ensemble se font toujours et ne tiennent jamais, j’ai acheté une jolie petite peluche et je suis allé la lui offrir, juste pour garder une dernière image tendre, parce qu’un simple sourire aurait suffi à effacer tout ce qui avait été moche.

Elle ne m’a même pas dit merci.

II – La nuit, presque tous les chats sont gris.

Marie-Laurence, je l’ai rencontrée sur un 36 15, à la grande époque du Minitel. On a pas mal discuté, le courant passait bien. Elle a fini par me parler de sa recherche, et de ses problèmes : elle était clairement en quête d’une aventure d’un soir, d’une nuit torride, mais jusque là, elle avait toujours reculé au dernier moment. Parce qu’une fois en face d’elle, les types ne lui plaisaient pas, et puis aussi parce qu’un reste d’éducation catho lui rendait pénible l’idée de se dénuder devant un inconnu, et plus encore de se livrer à des fantaisies érotiques sous son regard.
« Qu’à cela ne tienne », lui dis-je, « j’ai une solution pour contourner cette difficulté et qui de surcroît va décupler le potentiel érotique de cette soirée. » Et je lui proposai alors de venir me rejoindre chez moi, dans l’obscurité – pas d’éclairage tamisé, ou de pénombre savamment étudiée, mais bien l’obscurité complète –, de se glisser sous les draps près de moi pour une séance câline puis de s’en retourner de la même façon. Elle pourrait ainsi se mettre à nu, dans tous les sens du terme, et se livrer à toutes ses fantaisies érotiques sans sentir sur elle l’œil de l’inconnu, de Caïn, de maman ou de qui que ce fût qu’elle avait érigé en juge suprême de son immoralité supposée.

A ma grande surprise, elle a adoré l’idée et a accepté presque aussitôt, probablement enchantée de pouvoir enfin cueillir la rose sans les épines. Avec le recul, je me dis que nous étions passablement inconscients. J’aurais pu être un sadique psychopathe, elle aussi d’ailleurs. Mais je suppose que personne n’y a pensé sur le moment, et rendez-vous fut donc pris pour le lendemain soir.

23h. Je suis allongé, nu, sur mon lit. J’attends Marie-Laurence. L’appartement est plongé dans le noir, hormis la petite veilleuse sur la table de nuit. Je l’ai déjà éteinte plusieurs fois, pour juger de l’effet, et de fait, l’obscurité est quasi-totale. Un interstice entre les volets laisse filtrer une faible lueur, juste assez pour ne pas se sentir oppressé par les ténèbres, mais bien insuffisante pour distinguer quoi que ce soit. C’est parfait. J’attends.

Le téléphone sonne. C’est elle, en bas de l’immeuble. Elle arrive. Rapidement, je vais entrouvrir la porte d’entrée comme convenu, puis je rejoins ma chambre. Je me glisse sous les draps, j’éteins. La situation est très excitante.

J’entends la porte s’ouvrir en grand, ses pas dans l’entrée. Je la guide à la voix, « tout droit devant toi, et au bout du couloir à gauche ». Elle avance avec précaution, tâtonne, ses ongles crissent sur le papier peint et puis je la sens, sur le seuil de la chambre. Une présence, un parfum, un mouvement d’air frais qui fait se dresser les poils de mes bras nus.
Elle parle, d’une voix claire mais légèrement trop forte, d’une jovialité un peu forcée, lance deux ou trois banalités sur la circulation et la difficulté de se garer dans Paris. Elle essaie sans doute de balayer ses dernières hésitations, de faire prévaloir le désir sur l’embarras. Je lui réponds de la même façon, et sans doute parce que moi je ne suis ni tendu ni embarrassé, elle prend sa décision et pénètre dans la chambre, avance vers le lit.
Je regarde dans sa direction, mais il n’y a rien à voir, qu’une forme sombre et indistincte, et ce sont les frottements de tissu qui me font comprendre qu’elle est en train de se dévêtir. Quelques secondes d’éternité et de silence absolu, le dernier verrou qui saute, puis les draps qui se soulèvent et elle est contre moi. Le contraste entre la chaleur du lit et la fraîcheur de sa peau est un délice.

Privé de la vue, je la découvre par tous mes autres sens, un million d’informations m’assaillent à chaque seconde. Je découvre le grain de sa peau, les pleins et les déliés de ses formes, le parfum plus marqué sur son cou, juste derrière l’oreille, là où elle a dû y laisser couler une goutte. Elle ne résiste pas, n’esquisse aucun geste de recul et s’offre à mes caresses, mais je la sens tout de même contractée, presque spectatrice, et puis, peut-être grâce aux quelques mots complices que je lui murmure à l’oreille et à mes câlins, ou bien parce que le désir chez elle a définitivement pris le dessus, elle cesse de s’observer et entre déterminément dans le jeu des caresses données et reçues…

4h du matin, toujours dans mon lit. Marie-Laurence s’est levée et a réussi à trouver le chemin de la salle de bains avec force tâtonnements. J’entends l’eau couler et j’en profite pour allumer la cigarette dont je rêvais depuis un bon moment, mais que je ne pouvais allumer sans utiliser un briquet dont la flamme vive aurait brisé les ténèbres et notre accord.
Les ténèbres, d’ailleurs, me semblent moins impénétrables que tantôt. Certes, je ne peux qu’imaginer la couleur de ses yeux et je serais probablement incapable de la reconnaître dans la rue, mais le halo de lumière fantomatique venu du dehors m’a permis de discerner, ou peut-être deviner, les contours de son visage et les courbes de son corps quand elle s’est levée. Ou bien est-ce que je ne fais que reconstituer une image avec ce que mes mains et mes lèvres m’ont appris ? En tout cas je la crois jolie, avec des traits harmonieux qui m’évoquent une ancienne copine, mais une fois encore je ne fais peut-être qu’extrapoler. En revanche je suis à peu près certain d’avoir correctement « visualisé » son corps ; une belle poitrine et des hanches généreuses sans excès. J’espère d’ailleurs, et je crois, lui avoir rendu justice de mon mieux. Comme pour les premières caresses, la première fois fut pas mal, sans plus, avec une certaine retenue de sa part. La seconde a été très agréable, et la troisième, je le crois, a été vraiment extra, pour nous deux.

J’en suis là de mes pensées quand elle revient dans la chambre. Elle a récupéré ses vêtements en se rendant à la salle de bains, elle est prête à partir. Elle s’approche à tâtons du lit, on échange quelques mots et cette fois sa voix est naturelle et détendue, comme la mienne. Je la crois aussi heureuse que moi de ce moment partagé, et j’en suis content. Elle m’embrasse, s’éloigne, ses pas dans le couloir, la porte qui claque, elle est repartie. J’allume la veilleuse, sensation étrange de retrouver la lumière après ces heures de ténèbres extatiques, j’ai presque l’impression d’avoir rêvé tout ça. En tout cas, pour une fois, les choses se sont déroulées aussi bien et même mieux que je ne l’avais espéré et je m’endors béatement.

Le soir même, elle est réapparue sur la messagerie Minitel. Toujours sur mon petit nuage kama-sutresque, je la contacte et lui demande tout de go ce qu’elle a pensé de notre nuit charnelle, maintenant qu’elle est tranquillement installée chez elle. Elle me répond qu’elle est très contente, que le moment a été très agréable pour elle aussi. Encouragé par cette réponse, je lui lance étourdiment : « Alors, tu pourrais peut-être revenir ce soir ? », et elle me répond froidement « Non. »
Interloqué, je pose la question qu’il ne fallait pas : « Pourquoi ? », et bien entendu, j’ai reçu la réponse que je ne voulais pas : « parce qu’il ne faisait pas totalement noir non plus, alors j’ai vu ta tronche. »

Il n’y a pas à en douter, les femmes sont bien plus fortes que nous, la preuve : il nous faut des années pour construire un ego, et il ne leur faut que quelques secondes pour l’anéantir…

Je ne l’ai donc jamais revue. D’ailleurs, je ne l’ai jamais « vue », en réalité. Elle avait sans doute de meilleurs yeux que moi…

III – Y a pas l’feu au lac !

La petite annonce disait « jfemme 32a blde charm bon niv socioculturel, adepte jeux soumission, ch amant dominateur viril et subtil. Brutes épaisses s’abst. ».

J’ai répondu à l’annonce, avec beaucoup de méfiance, pensant à une mauvaise farce dont elle serait la victime, ou bien moi, ou encore à une Vénus mercenaire ; mais non, elle s’appelait Anne et elle était bien ce qu’elle disait, j’en eus rapidement la conviction.
Du papier au clavier puis au téléphone, le courant passait de mieux en mieux, et j’en appris davantage sur elle. Elle vivait tout près de Genève, côté français, dans une petite ville connue pour n’abriter que des gens fort aisés ; elle menait une carrière professionnelle brillante, ce que confirmait son langage à la fois naturel et châtié. Elle était blonde et de son propre aveu, « sans prétendre être une beauté d’exception, plutôt jolie et séduisante ». Malheureusement, sa position sociale et son lieu de résidence lui interdisaient de vivre ses fantasmes particuliers avec des partenaires locaux, d’où l’annonce.
Jusque là, le jeu était amusant, les rôles déjà établis ( je la tutoyais, elle me vouvoyait, comme il est de mise dans un rapport de ce type ), les fantasmes longuement évoqués coup de fil après coup de fil, mais je ne pensais pas réellement qu’il se passerait quelque chose, lorsqu’elle m’a brusquement demandé de venir chez elle. Etait-ce ma voix, mes mots, mes desseins ? En tout cas elle avait décidé de franchir le pas et de m’adopter comme maître, si j’ose employer cette image quelque peu acrobatique, mais cette fois, c’est moi qui ai reculé. L’idée, certes, me tentait beaucoup, d’autant que j’avais déjà, je l’avoue, quelque expérience du sujet, mais je me rappelais de précédentes tentatives plutôt pénibles en matière de blind dates. Je ne savais que trop bien à quel point, en l’absence d’image de l’autre, on a tendance à fantasmer et à en construire une qui nous convient, et puis la déception lorsque la personne réelle apparaît, forcément moins ceci ou plus cela que ce qu’on avait imaginé/espéré.

Je me suis donc longuement décrit, une fois, deux, dix peut-être, n’hésitant pas à forcer quelque peu les traits négatifs, me disant qu’au pire elle changerait d’avis et que ça m’épargnerait le déplaisant moment du face à face et de la déception, ou qu’à tout le moins elle allait espérer si peu qu’elle ne pourrait qu’être agréablement surprise en me voyant.
Je ne dus pas être assez convaincant, ou bien peut-être était-ce justement une manifestation de son caractère masochiste, le fait est en tout cas qu’elle s’obstina et gravit même un échelon supplémentaire en m’annonçant tout de go qu’elle avait pris deux jours de congé exprès pour moi, et qu’elle m’attendait donc le week-end suivant chez elle.

Cette fois, plus question de reculer, et plus tellement envie non plus, d’ailleurs. Après tout, je m’étais tellement enlaidi verbalement qu’elle ne pourrait pas me reprocher de n’être point le beau gosse qu’elle espérait. Et puis quoi, on n’est pas de bois, et quand une jolie femme vous invite avec insistance à venir passer le week-end chez elle pour lui donner la fessée, il est vraiment difficile de refuser, d’autant que ce n’était pas moi, le masochiste…

Me voici donc dans le TGV Paris-Genève. J’ai pris un congé sans solde, alors que j’ai déjà pas mal de problèmes budgétaires, et un billet de train plutôt onéreux mais baste ! C’est pour la bonne cause. J’ai joué franc-jeu, et elle semble tellement convaincue que je suis celui qu’elle attendait, aucune raison que ça se passe mal. Je regarde autour de moi les hommes d’affaires bedonnants en costume et petite mallette, le nez dans leurs dossiers et je me dis que somme toute, je ne suis pas le plus mal loti, en pensant aux deux jours de délices qui m’attendent.

En gare de Genève, enfin. Ce voyage a duré mille ans au moins, mais cette fois j’y suis. Soudain j’avise un douanier et mon cœur manque un battement : j’avais oublié la douane. J’ai un sac de voyage empli d’objets dont les moins exotiques sont une paire de menottes, un martinet, une tenue de soubrette complète et d’autres choses que je ne mentionnerai pas ici mais qui vont me valoir un moment extrêmement embarrassant si un gabelou trop zélé décide de fouiller mon bagage. Bon, faisons au mieux…
Je tente de prendre la même expression que mes compagnons de voyage, cet air las, courtois mais légèrement condescendant typique du directeur marketing de retour chez lui après une semaine chargée et je dois être à peu près convaincant puisque je passe sans autre forme de procès qu’un vague regard indifférent du douanier. Brave garçon, si ça ne tenait qu’à moi, je te ferais maréchal des Douanes !

Je pénètre dans l’immense salle des arrivées, pose mon sac à mes pieds et observe la foule compacte à la recherche de ma Juliette ( pas celle de Roméo, celle du divin Marquis ! ). Je finis par l’apercevoir, presque en face de moi, à une dizaine de mètres. Elle est bien ce qu’elle a dit, c’est une jeune femme au physique très gracieux, au visage avenant et dont il émane une certaine distinction. Je suis sur le point de la héler puis je me ravise et décide d’attendre un peu et de la laisser me trouver elle-même. Je suis déjà entré dans mon rôle, et puis je me suis décrit avec une grande précision, y compris les vêtements que je porte ce jour-là, donc elle devrait me repérer rapidement.

Au fil des minutes, chaque passager retrouve qui sa famille, qui son chauffeur, la salle se vide lentement et la demoiselle ne m’a toujours pas remarqué, alors que je suis juste en face d’elle et qu’elle a déjà croisé mon regard plusieurs fois. Ma confiance initiale commence à fondre comme neige au soleil et je pressens déjà que les choses vont peut-être finalement rentrer dans l’ordre et prendre le chemin du désastre habituel. J’essaie de n’y songer pas, je me force à rester immobile et calme, et j’attends.

Quelques minutes plus tard. La salle est pratiquement vide. Elle ne peut pas ne pas me voir, je suis juste en face d’elle. La description, les vêtements, le manteau, le sac, elle est aveugle ou quoi ? Elle regarde partout, dans toutes les directions, y compris la mienne, mais chaque fois que son regard passe sur moi, il me transperce sans me voir, comme si j’étais transparent. Je me sens soudain très mal, les pieds au bord du précipice, et je sais que je vais tomber. Encore.
Tant pis, au point où j’en suis. Je plante mon regard dans le sien, pour le fixer, l’obliger à me voir, et j’esquisse un mouvement. Enfin, j’ai attiré son attention ; en une fraction de seconde, je vois les mécanismes s’enclencher dans son cerveau. Ses yeux me balaient de la tête aux pieds, s’attardent sur le long manteau, le sac, remontent. Identification. Et là, son visage se ferme. C’est terrible, un visage qui se ferme à ce point, comme une porte qu’on vous claque au nez.
Cette fois c’est clair. Cette expression sur son visage, je l’ai déjà vue, bien trop souvent, mais rarement aussi marquée. Elle n’essaie même pas de donner le change, ou peut-être n’y parvient-elle pas, tant sa déception est grande. J’ai l’impression d’être Quasimodo.

Mais elle attendait qui, bon sang ? Alain Delon ? J’ai été aussi honnête qu’on pouvait l’être, mais je ne peux tout de même pas me faire greffer une autre tête.
Je serre les dents. J’ai honte de moi, j’ai honte d’avoir honte de moi, je suis en colère contre elle parce que c’est elle qui me fait ressentir ça. Surtout ne rien montrer, rester naturel, sourire, faire celui qui n’a rien vu. C’est tout ce qu’il me reste, alors je m’y accroche. Je suis un amant dominateur, viril et raffiné, alors je dois avoir l’air dominateur, viril et raffiné. Je dois sauver la face. Pas pour elle, pour moi. Elle ne sera probablement pas dupe, mais je m’en fiche. Je pleurerai plus tard, seul, à l’abri, mais là, je ne dois rien montrer, faire le beau, jouer le mec qui a l’habitude de séduire, avoir l’air d’un con prétentieux mais surtout pas d’un Calimero.

J’ai dix mètres à parcourir pour arriver à sa hauteur, mais j’ai l’impression de gravir le Golgotha. A chaque pas j’ai envie de tourner les talons et de m’enfuir, d’aller me cacher loin de ce regard glacé et dédaigneux. Avance. Avance. Tu y es presque. Avance.

Poignée de mains, sourire grimacé. C’est une jolie femme, aucun doute là-dessus. Elégante, distinguée, confiante, courtoise. Et d’une indifférence minérale.
Et en même temps, elle tient son rôle, elle aussi. Je la tutoie, d’emblée. Pas par familiarité. Cette demoiselle inspire tout sauf la familiarité déplacée. Je reste dans mon rôle, mais pourquoi garde-t-elle le sien ? Elle me donne du « Monsieur » long comme le bras, garde les yeux baissés comme il convient à une soumise, mais la barrière qu’elle a placée entre nous dès son premier regard ne laisse aucun doute sur ce qu’elle pense de moi.

Et puis je comprends, peu à peu. Ce qu’elle veut que je perçoive, c’est qu’elle n’a pas triché. Elle est tout ce qu’elle a dit être, mais ce ne sera pas pour moi, parce que je ne suis pas ce qu’elle attendait. Elle me reproche sa propre déception et pour se venger, me met sous le nez tout ce que je pourrais avoir mais que je n’aurai pas parce que je suis trop vilain et qu’à cause de moi elle va être frustrée, alors je dois être frustré aussi. C’est ça qu’elle est en train de me montrer.
Je la hais. J’ai envie de la gifler de toutes mes forces, mais je n’ai jamais giflé une femme depuis l’école maternelle et puis si je montre ma colère elle aura gagné alors je garde ce sourire suffisant, je fais la conversation, je la suis vers sa voiture.

Finalement, on ne va pas chez elle. J’avais cru le comprendre, oui. Au restaurant ? D’accord, très bien. Une pizzeria ? Aucun problème. J’ai toujours rêvé de venir à Genève manger une pizza, ça tombe bien. Je me concentre sur mon rôle, sur l’expression neutre de mon visage. Rien d’autre ne compte, désormais. Je ne sais pas combien d’heures va encore durer ce calvaire, mais je tiendrai jusqu’au bout. Je suis humilié, je suis mortifié et je suis sûr qu’elle le sait et qu’elle fait tout pour que ça empire, mais elle ne le verra pas, même si je dois en crever.

Je mange, mécaniquement ; elle fait la conversation. Elle a décidé de jouer la pièce en entier, très bien, je la suivrai. Elle entreprend de me narrer ses expériences et ses fantasmes avec force détails, continue de me donner du « Monsieur » à chaque fois qu’elle le peut, laisse même échapper un « Maître » au milieu d’une phrase et se trahit en me jetant un bref coup d’œil pour s’assurer que je l’ai bien entendu. Je ne bronche pas.
Dépitée, elle décide de me donner le coup de grâce entre fromage et dessert. D’un ton faussement navré : « Dommage, si ça avait pu coller entre nous… » Petit silence puis soudain « ah, mais peut-être que… je me demande…. Puis-je ? »
Elle se penche au-dessus de la table, me retire délicatement mes lunettes et fait semblant de me dévisager avec bienveillance pendant quelques secondes. Finalement, elle secoue légèrement la tête et du même ton innocent et contrit : « Non, malheureusement… même comme ça… ça n’ira pas. ».

Je reste stoïque, impassible, souriant. Je ne sais pas comment je fais, mais j’y parviens. J’ai tenu jusqu’à maintenant, je ne vais pas craquer. Ce n’est pas une soumise qui me provoque pour obtenir une réaction de mâle. Elle veut voir à quel point elle m’a fait mal. Ne rien montrer. Ne rien montrer. Je souris, réponse innocente à un geste innocent, je lâche négligemment : « ma foi, les attirances épidermiques, ça ne se commande pas. »

Elle a enfin compris qu’elle ne pouvait plus m’atteindre, elle abandonne. On sort du restaurant, elle propose de me déposer elle-même à la gare, il est tard, je ne vais pas vous laisser prendre un taxi, de toute façon je vais dans cette direction. Quelle obligeance, je n’en attendais pas moins.

Adieux rapides, soulagement réciproque. Mais je ne veux pas y penser, plus tard, on verra plus tard. Vite, au guichet, demander l’heure du prochain train, partir d’ici, partir d’ici, vite, laisser des kilomètres entre cette effroyable garce et moi.

Il n’y a plus de train. Le dernier est parti il y a 30 minutes. Le prochain ? Demain matin, 5h 30. Le calice, jusqu’à la lie.

1 heure du matin, en face de la gare, dans une chambre anonyme d’un hôtel anonyme mais pas donné. On est à Genève, après tout. Allongé sur le lit, je regarde la télé. Il y a un reportage sur Claudia Schiffer. J’aime bien Claudia Schiffer. Je suis épuisé. Ces heures de lutte pour garder le contrôle de mon visage, de mes gestes, de mes mots, de ma voix, ça m’a vidé. Je n’ai même plus assez d’énergie pour la colère, la haine ou la douleur. Tout ce qu’il me reste, c’est une vague nausée et une immense envie de dormir et de plonger dans l’oubli, mais je n’ai pas sommeil, alors je regarde la télévision et soudain un fou-rire me prend, un rire infâme, un rire douloureux, un rire craché. Je suis venu jusqu’à Genève pour prendre une chambre à l’hôtel et regarder Claudia Schiffer sur TF1. Dire que les gens ne veulent pas me croire quand je leur explique à quel point je suis un accro de la télé…